Les limites de l’opinion publique et l’échec de la démocratie

L’opinion publique influence la politique

Il n’est pas souvent admis, mais il est pourtant acquis, que le peuple ne pourra jamais être représenté politiquement avec succès. Néanmoins, l’opinion publique influence la politique, parfois même fortement. Dans tous les systèmes politiques, la minorité dirigeante doit prendre en compte, à divers degrés, l’humeur publique telle qu’exprimée dans les mairies, sondages, élections, manifestations, et désormais sur les réseaux sociaux.

Par conséquent, le gouvernement le plus stable et populaire n’est pas nécessairement le plus “démocratique”, mais celui qui entend au mieux l’opinion publique et qui en ajuste ses politiques si besoin. L’impopularité et l’instabilité politique connues des États occidentaux aujourd’hui s’explique en partie par le fait que l’opinion publique est plus négligée que jamais par la minorité dirigeante, tandis que les élections en sont arrivées à des rituels superficiellement «médiatisés».

Le système politique chinois n’est guère un foyer de liberté, mais il est stable et populaire précisément car, selon un universitaire chinois patriote, le Parti communiste chinois essaie de “prendre le pouls des masses dans sa gouvernance et d’incarner la volonté populaire”. En Occident, une importante frustration vient du fait que la priorité soit toujours donnée à l’agenda politique de l’oligarchie financière et cosmopolite.

Bien que l’opinion publique s’appuie pour beaucoup sur le bon sens, elle souffre de la prédominance d’une ignorance déplorable en matière de politique et d’économie. Stéréotypes et confusions quant au marché libre sont monnaie courante. Cela donne une majorité influencée depuis longtemps par les idées socialistes modernes d’interventionnisme étatique et de collectivisme forcé.

Il s’est répandu une incompréhension de la causalité des problèmes sociaux et économiques. Le libre échange, que les masses n’approuvent généralement pas en Occident, alors même que les barrières commerciales reviennent à des taxes sur les populations, et ne bénéficient uniquement qu’à certains secteurs ou entreprises en connivence avec les politiques, en est un exemple. Quand l’état lèse la majorité en augmentant les frais de douane pour protéger des intérêts particuliers, elle ne s’y oppose pas même si elle en est consciente, car elle fait la confusion entre ses propres intérêts et ceux de la minorité dirigeante.

«Comment restreindre le peuple ?»

Il n’est pas surprenant, de ce fait, qu’une large part des élites économiques en Occident, notamment les leaders d’entreprises, apolitiques, sont plutôt plus en faveur de marchés libres et du libre échange que le reste de la société. Ces personnes reconnaissent d’ordinaire que le capitalisme de libre marché ne bénéficie pas qu’à eux-mêmes, mais aussi à la société dans son ensemble.

Certes, une étude de cinquante ans de comptes-rendus des réunions à huis clos de la Société du Mont Pèlerin montre que ses membres exprimèrent souvent des inquiétudes sur “les législateurs démocratiques tendent à entraver le libre marché” en votant la voie des subventions et de l’assistanat social. Ils se demandèrent donc : “Comment peut-on restreindre les gens ?”, puisque “la démocratie a un penchant pour l’intervention dans l’économie, déformant ainsi, voire détruisant le mécanisme du marché.”

La question d’encadrer la démocratie fut soulevée car le peuple est enclin à voter de manière à desservir ses intérêts à long terme, entraînant stagnation économique et déclin social dont lui-même sera au final profondément insatisfait. Cet argument est assurément très pertinent envers les sociétés occidentales d’aujourd’hui.

Là où ces messieurs de la société du Mont Pèlerin en arrivèrent, par déduction, est l’idée que Hans Hermann Hoppe exprimait dans “Démocratie, le dieu qui a échoué” : que la démocratie introduit une tragédie des biens communs dans la société. La majorité souvent ne veut pas réduire les dépenses publiques malgré des signes évidents de dilatation et d’inefficacité bureaucratique. Elle est encline à voter pour plus de croissance de l’État providence, provoquant fiscalité et redistribution accrues qui, à leur tour, étouffent l’économie. Cela persiste car la charge fiscale de la majorité lui semble plus faible que la valeur supposée des subventions et services sociaux qu’elle reçoit. L’immigration de masse exacerbe bien sûr ce processus, puisque le classique pauvre immigrant vers l’Occident a tout à gagner et rien à perdre d’une telle stratégie de vote.

L’Expansion de l’État

L’avènement de l’ère “démocratique” est donc étroitement lié à l’accroissement fulgurant de l’État depuis les environs du début du XXe siècle. La démocratie contribue à cette baudruche bureaucratique puisque les majorités votent pour des politiques qui demandent, ou justifient, un État plus ample. Cet étatisme cancéreux de la société peut se mesurer par des chiffres qui s’emballent avec le temps – revenus de l’impôt, dette publique, dépenses publiques et nombre de fonctionnaires.

Pourtant, au grand dam ridicule de la plupart, la hausse des dépenses publiques ne se traduit pas automatiquement en plus de services publics ou meilleurs. Au contraire, selon l’effet Baumol, le coût relatif des services tend à croître, spécialement dans les services non-marchands des administrations publiques, toutes choses égales par ailleurs. Et, selon la Théorie du Choix Public, les incitations à une bonne et juste gestion dans l’intérêt général sont faibles chez les fonctionnaires, menant à du gâchis et de l’inefficacité au mieux et de la corruption au pire.

Malheureusement, ces aspects ne sont pas bien connus chez la masse des électeurs. Il en résulte une mésestimation chez les gens de combien ils contribuent financièrement à l’état comparé à ce qu’ils en reçoivent. Cette naïve inconséquence concerne les impôts régressifs comme la TVA et l’inflation. En 1845, Frédéric Bastiat avait déjà soulevé ces points alors qu’il voyait l’impôt comme un vol : “pour voler le public, il est nécessaire de le duper. Le duper signifie le persuader qu’il est volé à son propre bénéfice, et l’entraîner à accepter, en échange de sa propriété, des services qui sont fictifs ou souvent bien pires.”

La liberté en échange de la sécurité : le vote

Les sociétés occidentales ont progressivement voté l’abandon de la liberté pour une soi-disante sécurité, fournie par l’État. Nombreux furent d’abord convaincus que Herbert Marcuse avait raison quand il notait que “la perte des libertés économique et politique qui fut le véritable exploit des deux siècles précédents peut ne sembler qu’un léger préjudice dans un état capable de donner sécurité et confort à la vie administrée.” Pourtant, bien que cela puisse paraître vrai pour un temps, la vie dans une démocratie moderne ne peut être “sécurisée et confortable” à long terme à cause du “processus de décivilisation” décrit plus haut.

Ainsi, la liberté du droit de vote contribue ironiquement à la perte de la liberté économique dans l’Occident “démocratique”. Ce processus va à l’encontre de l’opinion dominante d’assimiler la démocratie à la liberté. Ainsi, ce processus est l’opposé des supposées “contradictions inhérentes” du capitalisme selon Marx : c’est l’interventionnisme étatique qui conduit aux tensions sociales et économiques, et qui pousse la société vers la crise, voire même vers l’effondrement. Ce résultat vire à l’inévitable quand de plus en plus de gens dans la société sont empêchés de progresser économiquement, quand ils ne peuvent plus joindre les deux bouts, et quand ils se confrontent à une insécurité grandissante, des services sociaux déliquescents, et une infrastructure tombant en ruine. Soit les effets néfastes de l’interventionnisme de l’État – tragiquement démultipliés par le processus démocratique – deviennent limpides pour la majorité, soit la spirale infernale de la destruction de la richesse et du déclin social continuera. Espérons que les idées de liberté deviendront à nouveau séduisantes et que les bénéfices du vrai capitalisme seront compris, si l’échec de la démocratie est finalement mis à nu.

Article d’origine paru au Mises Institute.

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